J'ai lu beaucoup de critiques des Watchmen qui reprochaient plein de choses en
désordre, jamais les mêmes, allant de la trahison scénaristique
jusqu'au pinaillage dans les effets spéciaux. J'aimerais prendre sa défense sur certains points.
"Il n'y a pas le quart de la BD, il manque plein de choses, c'est trop simplifié".
Dans ma critique, j'expliquais que je ne me joignais pas à la déception des fans hardcore des Watchmen. Le film de 2h47 écrème et réinterprète la BD en laissant tomber des éléments que certains considèrent comme essentiels. Personnellement, je trouve que le résultat est un bon compromis.
Le débat sur "il manque ça" n'a aucune raison. La sortie du film est accompagnée d'un DVD contenant un dessin animé tiré des fameuses Tales of the Black Freighter et 37 minutes appelées Under the Hood, qui parle des Minutemen et de la transition vers les Watchmen. Le DVD n'est sorti qu'aux USA pour le moment. De plus, le director's cut est annoncé avec une demi-heure supplémentaire.
Je conçois que la démarche puisse sembler bizarre de vendre le film en kit sur différent supports répartis dans le temps. Mais les contraintes d'exploitation en salle sont telles qu'il est difficile de faire autrement.
Il est vrai que Alan Moore aime écrire des scénarios complexes, avec des pages et des pages de sous intrigues, de textes explicatifs, etc... Mais nous ne sommes ni dans une BD, ni dans un roman, et le support impose des limites de temps et d'attention du public. Il faut rester le nez sur l'intrigue principale. Des pans entiers ont été coupés. Mais si on fait bien attention, leur trace est maintenue dans les images et la bande-son. Plusieurs visions sont nécessaires pour les repérer et les combiner. Blade Runner, qui s'était pris un bide à sa sortie avec des critiques similaires, ne fonctionne pas différemment.
"C'est trop touffu, ça part dans le passé, sur Mars, on n'y comprend rien."
Il faudrait savoir! J'imagine que ceux qui disent cela n'ont pas lu la BD. J'avoue que je suis incapable de me mettre dans la tête de quelqu'un qui ne l'a pas lue. C'est une très bonne occasion de s'y mettre, ou de revoir le film, encore et encore. Là encore, Blade Runner est un bon exemple à suivre.
"Les ralentis = beurk"
Je suis d'accord que les ralentis des scènes d'action ne sont pas forcément bienvenus. Par contre, beaucoup ont une utilité narrative. Ils permettent notamment d'explorer les détails du cadre, les fameuses traces des histoires manquantes. J'adore ceux qui accompagnent le Dr Manhattan et qui soulignent sa nature hors du temps (son liping n'est pas toujours correct au ralenti, normal, non?)
"Les effets spéciaux sont ratés"
Oh oui, il y en a toujours qui diront que le Dr Manhattan fait un peu robot, que New-York sent la maquette numérisée et qu'on voit les pixels sur le masque de Rorschach... Il n'est écrit nulle part que les effets spéciaux de n'importe quel film devaient être photoréalistes. Allons-y, brûlons le King Kong de 1933 et ses mouvements saccadés, 2001 et ses singes en caoutchouc, L'Empire Contre Attaque et ses vaisseaux transparents dans la neige... The Watchmen est une BD. Un conte. Une vision pervertie du réel. Les bizarreries des effets spéciaux sont là pour le rappeler.
A mon sens, il y a une faute de goût: les maquillages de vieillisement. Le nez en caoutchouc ridiculise Richard Nixon. Les rides ratées de Carla Gugino font hurler que seulement 8 ans la séparent de Malin Akerman qui joue sa fille; une faiblesse qui coûte cher à la crédibilité du Silk Spectre II, un des piliers de l'histoire.
"Les choix musicaux, c'est nawak"
Les morceaux de musique ont deux fonctions: des citations qui commentent l'histoire (ils viennent de la BD, maintenant on sait ce que ça donne avec le son) ou situer l'action dans le temps qui fait de nombreux bonds de 1947 à 1985 (ils viennent de l'adaptation). Certaines chansons donnent effectivement un effet bizarre.
99 Luftballons qui indique les années 80 n'est pas du meilleur goût, d'accord. Les Walkyries situent immédiatement la guerre du Vietnam en évoquant Apocalypse Now. Halleluja pendant la scène de fesse remplace la citation de la bible dans la BD.
Toutes les musiques rappellent l'ironie présente dans la BD.
"Pas de pieuvre? Trahisooooooooon!"
Gros débat. Inépuisable. Mon point de vue est: "non".
Je ne suis pas un inconditionnel de la fin imaginée par Alan Moore (Ozie envoie une pieuvre "extraterrestre" sur New-York et élimine sa population). Une pieuvre de l'espace ça se crée... mais sa crédibilité, ça s'entretient. A la fin de la BD, je me suis toujours demandé comment Ozie allait maintenir l'existence menaçante des tentacules de l'espace sans jamais trouver de réponse satisfaisante.
Le film maintient l'idée: une menace supérieure impose aux nations de faire la paix. Cette fin a l'avantage de se construire sur les éléments existants dans la BD. Et elle utilise des traits de caractère du Dr Manhattan, son détachement cosmique de l'humanité et son incapacité d'agir selon ses désirs. Il devient le super-méchant par la volonté d'Ozie comme il était le super-héros par la volonté de la Maison Blanche. L'esprit général est respecté.
Une dernière chose
The Watchmen plante au box-office. Comprenez qu'il ne rapporte pas autant que les prévisions, parce que des plantages à 55 millions$ sur 3 jours, j'en veux bien quelques-uns. Le box-office n'est jamais lié à la qualité réelle d'un film. C'est plus l'indicateur du rapport entre le film et l'état d'esprit général du public à un moment donné. Le film est-il trop extrême? Trop expérimental? Trop bizarre? Trop sophistiqué? Je crois qu'il est un peu tout ça. Mais je suis sûr qu'il n'est pas raté comme on le lit beaucoup. Aussi je me joins à Roger Ebert et au scénariste David Ayert pour vous exhorter à vous faire un avis. Allez le voir. Allez le revoir. Et reparlons-en dans les commentaires.
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